La recherche médicale et les patients sclérodermiques !

En tant que personnes atteintes de sclérodermie, nous sommes souvent appelées à répondre à des questionnaires, des sondages voire à participer à des protocoles pour des essais thérapeutiques.
Nous avons demandé au Prof. Yannick Allanore, président d’EUSTAR, pourquoi il est important d’y répondre ou d’y participer.

EUSTAR est l’organisation européenne officielle des rhumatologues et a comme objectifs de mieux faire connaître la sclérodermie dans la population et auprès des médecins, l’amélioration de la recherche sur la sclérodermie orientée sur les patients et l’amélioration de l’assistance aux personnes atteintes de sclérodermie.

Prof. Yannick Allanore pourquoi est-il important que nous, patients sclérodermiques, répondions aux sondages ou questionnaires reçus régulièrement venant des centres hospitaliers ou des médecins ?

Cette maladie reste mal connue de la population générale et du corps médical et paramédical. Les informations la concernant sont souvent limitées par le faible nombre de participants et donc si l’on veut porter des messages clairs à tous les niveaux, malades et soignants, il nous faut des informations précises et justes.
Un autre point clé est l’hétérogénéité de la maladie, si l’on interroge uniquement un petit groupe, on s’expose fortement à un biais lié à l’échantillon interviewé. Pour dépasser ces limites, nous avons besoin d’obtenir des informations venant d’un grand nombre quitte ensuite à stratifier ces informations selon les durées de la maladie, âge ou autres caractéristiques mais il est important de disposer d’un volume aussi grand que possible.
Sur les méthodes par sondage et questionnaire, il existe une très forte tendance à donner ou redonner la parole aux malades et après avoir analysé pendant de nombreuses années des tests biologiques ou des résultats d’examens complémentaires, se développent en rhumatologie beaucoup de travaux sur ce qui s’appelle en anglais les « patient-reported outcomes » qui pourrait se traduire par le « ressenti des malades ».  

Si un manque de réponse ne vous permet pas de clore une étude, que se passera-t-il ?

Si le nombre espéré, qui est en général estimé à l’aide de travaux antérieurs, n’est pas atteint, l’étude ne pourra pas donner la réponse espérée à la question posée. S’il s’agit d’un essai thérapeutique, tous les efforts fournis risquent d’être inutiles car la puissance de la réponse sera faible faute de participants et le résultat ne sera pas tranché. Donc on ne pourra pas répondre par exemple à la question de l’efficacité d’un traitement par rapport à son comparateur !

A propos des essais thérapeutiques, comment fonctionne une étude financée par une firme
pharmaceutique ou par l’Union Européenne ?

Quel que soit le sponsor, il doit bâtir un protocole validé par des experts du domaine, obtenir un avis favorable d’un comité d’éthique puis il doit provisionner un budget pour une mise en place logistique (cahiers de recueil, outil internet, logiciels, centralisation d’examen.....) et humaine (infirmières, examinateurs), et il dédommage les centres hospitaliers des surcoûts engendrés (utilisation pour l’étude de moyens hospitaliers).
Les malades sont recrutés, répartis dans les bras de l’étude, idéalement après tirage au sort, puis ils sont suivis de près pour vérifier que la procédure n’engendre pas de risque (on est souvent, encore plus suivi que dans les soins courants lorsqu’on participe à un essai thérapeutique).
Une fois le nombre total de malades obtenu, il y a un travail de finalisation du recueil des paramètres qui peut prendre du temps puis une fois toutes les données disponibles, une analyse statistique est réalisée par une équipe indépendante pour définir si les objectifs sont remplis et communiquer les résultats.
Ces nombreuses étapes expliquent la durée incompressible à la réalisation d’un essai thérapeutique.

Si une personne souffre d’une sclérodermie sévère mais stable, peut-elle faire partie d’un
protocole pour un essai médicamenteux ?

Chaque étude a des critères d’inclusion et d’exclusion différents selon ses objectifs. La question posée
peut être sur le potentiel d’un produit à freiner, stopper, empêcher le développement de la fibrose de la peau.
Dans ces différents scénarios, les malades recrutés seront à des stades différents et à des durées de la
maladie différentes, il y a donc des possibilités pour de nombreuses formes de la maladie. Il faut
toutefois préciser qu’aujourd’hui la stratégie prédominante est plutôt d’essayer de trouver des produits
pouvant freiner la progression et la dissémination de la fibrose de la peau ce qui conduit à inclure
préférentiellement des formes cutanées diffuses dans les premières années d’évolution. Pour savoir si
l’on peut participer à une étude, il faut demander à l’investigateur principal ses critères d’inclusion et
d’exclusion et analyser la situation du malade.
Cette démarche peut être faite auprès des investigateurs qui sont toujours disponibles pour étudier les
possibilités de recrutement de malades.

Depuis quelques temps, les firmes pharmaceutiques s’intéressent aux maladies rares dont la
sclérodermie. Que se passera-t-il si ces firmes pharmaceutiques n’obtiennent pas de résultats
médicaux aux études financées ?

Il y a un grand intérêt pour la sclérodermie car en rhumatologie nous avons connu de grands progrès
avec l’avènement des biothérapies qui ont changé le pronostic par exemple de la polyarthrite
rhumatoïde.
Après avoir beaucoup investi sur les maladies fréquentes, des industriels s’intéressent aujourd’hui aux
biothérapies sur les maladies rares car cela pourrait être un nouveau débouché pour leurs molécules et il y a de grandes attentes dans ce domaine.
De plus, comme nous connaissons et utilisons ces molécules dans d’autres indications, il y a une
certaine confiance dans le développement de leur utilisation dans la sclérodermie. Par contre, ces
industriels ont aussi essayé des produits dans le lupus par exemple, avec des études difficiles à faire ou à interpréter.

Si nous aboutissons au même résultat dans la sclérodermie avec des participations faibles aux
études ou en n’identifiant pas des critères robustes pour ces études, il y a un risque, à court
terme, que ces industriels changent de cible et s’orientent vers d’autres maladies inflammatoires et auto-immunes.

En conclusion, il est capital pour nous que les médecins et les firmes pharmaceutiques continuent à s’intéresser à notre cause. Sans quoi, dans peu de temps, nous n’aurons plus de nouveaux médicaments et de nouvelles recherches permettant d’améliorer les traitements de la sclérodermie.

Interview réalisé à la demande des trois associations francophones, suite à un atelier au congrès mondial de Rome, où nous avons été confrontés au problème du manque de participation des malades aux projets et aux études et en espérant sensibiliser les adhérents/malades.
ASF (Association des Sclérodermiques de France).
ASS (Association Suisse des Sclérodermiques)
APSB (Association des Patients Sclérodermiques de Belgique)

 

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